Photographie de l'œuvre.

Souvent, je vous vois vous arrêter devant mon tableau et le regarder avec attention. Vous restez là à le fixer pendant plusieurs secondes, sans dire un mot. J'avoue que ça me déstabilise un peu. Que pouvez-vous bien penser ? J'ai beau vous le demander, j'ai l'impression que vous ne le savez pas vraiment non plus... Je ne peux m'empêcher d'espérer que vous le trouviez beau, même magnifique, énigmatique, intéressant et fascinant. Et j'espère que si vous l'appréciez déjà, vous l'apprécierez encore plus en connaissant tous les petits détails qui m'ont poussée à illustrer les choses de cette manière. En tout cas, je me sens infiniment reconnaissante d'avoir pu retenir votre attention quelques instants. C'est comme si vous aviez pu entendre un écho de mon cri. Comme si toute cette tempête que j'essaie de maîtriser à l'intérieur avait un sens d'exister précisemment pour ce moment-là et ça m'aide à trouver un sens à tout ça, à ce monde, à cette vie.

Le désarroi du dragon déchu, c'est une œuvre qui parle d'un profond désespoir et d'une puissance qui sommeille, incapable de se déployer. Selon certaines légendes d'Asie, ces créatures sont normalement capables de générer assez de vapeur brûlante pour s'envoler dans les cieux, sans ailes, seulement par leur ardeur surpuissante qui leur vient de l'intérieur. Ce que je ressens souvent dans mon rapport au monde et aux choses, c'est une intensité, comme une flamme dans la poitrine que je maîtrise difficilement et qui me semble toujours beaucoup trop grande pour moi. L'image du dragon m'a paru très évidente depuis le tout début, je savais qu'il serait la pierre angulaire de mon tableau. Ce dragon, avec son long corps blanc, c'est pour moi le symbole de cette force intérieure tragiquement contrainte de rester au stade d'un potentiel inexploité, de se rétracter face à une violence extérieure, vécue et continuelle et à un contexte anxiogène. En fait, ça parle surtout de peur, d'un traumatisme évident et d'une difficulté à exister et à prendre sa place, car on nous l'a quelque part interdit depuis des années. Son regard est vide, la frontière entre le désarroi et la colère est très fine. On peut presque entendre son cri. C'est une réaction profondémment viscérale, qui est d'ailleurs illustrée au sens propre à travers le mouvement de son corps entortillé.

Ce grand dragon partage la scène centrale avec la jeune femme se tenant sur la droite de l'œuvre. Elle est de face mais est tournée vers le centre sur sa droite et referme donc l'ouverture. Effectivement, il y a un double jeu avec le côté droit qui symbolise en sciences du corps le principe "masculin", c'est-à-dire le côté rationnel et directionnel. On assiste tragiquement à l'impuissance de cette jeune femme soucieuse qui devient spectatrice de la scène car elle figure complètement perdue et n'est pas en mesure d'agir pour soulager et guider cette force intérieure tourmentée. Cette idée de "direction" est d'ailleurs rendue évidente par la selle de voyage qu'on aperçoit derrière, attachée au corps du dragon, et qui constitue aussi, avec les chaines, le point d'attache indéfectible entre les deux entités. On comprend également que c'est une aliée en voyant l'inactivité de la patte du dragon. On peut donc en conclure que c'est elle qui détient le rôle, qu'elle ne peut assumer, de diriger cette force bien trop agitée. Le bandana qu'elle porte lui donne d'ailleurs un air de servante car elle est au service de cette force. Les ailes à ses genoux sont des symboles illustrant encore son rôle de pilote qui cherche à avancer et décoller. Un phénix orné d'une pierre précieuse est dessiné sur l'armure recouvrant sa poitrine. Ses épaules inclinées qui lui donnent un air "bossu" accentuent l'idée de la charge et du poids de la responsabilité. C'est cette jeune femme qui révèle réellement le désarroi du dragon déchu par sa bonne volonté, hélas insuffisante. C'est une clé centrale qui donne un sens et complète la scène et l'émotion.

Les oiseaux sont des créatures qui reviennent souvent dans mes œuvres. Je fais le lien entre leur façon de se mouvoir dans les airs et le caractère volatile des courants de pensées qui nous traversent et nous influencent, comme des ondes. Ils peuvent provenir de certaines personnes plus ou moins proches ou d'idées véhiculées plus largement par des groupes. Certaines sont bénéfiques et d'autres le sont moins. Très généralement, je ressens plus de forces négatives me traverser. C'est ce qui explique ma façon de représenter cette idée avec trois faucons armés et équipés d'un casque de guerrier en métal. L'un d'entre eux est parvenu à blesser la jeune femme sur le haut de sa jambe. Une blessure à cet endroit-là renforce l'idée d'impuissance et de difficulté à aller de l'avant. Un autre se précipite vers elle, avec un poignard tenu entre ses griffes. Le dernier, qui détient également une lame, semble intéressé par un petit paquet tombé au sol, qui peut être aisémment assimilé comme appartenant à la jeune femme, disposant déjà d'un équipement et étant le seul caractère humain de l'œuvre. Le vol est ma façon d'illustrer, en plus de l'agressité, la toxicité de certaines pensées ou paroles. Cet ensemble est une sorte de représentation de toutes les "petites" agressions subies au quotidien qui nous ralentissent et nous empêchent d'avancer sans entraves. Pourquoi les oiseaux n'attaquent-ils pas le dragon vous demandez-vous peut-être ? Une des choses que je voulais vraiment aborder avec ce tableau c'est le fait que le désarroi du dragon déchu n'est en réalité que sa propre machination. Cela n'enlève en rien la légitimité de se sentir désespéré dans un environnement qui nous renvoie constamment cette image-là et de se rétracter par la peur qu'on a ancré en nous depuis notre plus jeune âge. Mais, les oiseaux n'ont aucune raison d'attaquer le dragon car c'est une force sauvage brute, incommensurable, un potentiel si grand que rien ne pourrait l'arrêter ni l'ébranler. En revanche, ce qui est attaquable, c'est la vulnérabilité de cette jeune femme, notre côté humain et sensible, qui, quand il est affecté, ne sait plus diriger le corps ni vers où aller, submergé par l'intensité des émotions.

Il y a un oiseau plus clair, plus blanc, dans les mêmes tonalités que le dragon, arrivant par la gauche. C'est un élément que j'ai rajouté très tardivement, je me suis rendue compte de son importance et de la dimension qu'il pouvait apporter pour enrichir le thème de ce tableau. Je suis très attachée aux nuances et je ne pense pas tout voir en noir, je pense plutôt que c'est le monde qui est inéluctablement chargé de noir et que nous sommes forcés de composer avec cet environnement. Mais parfois, une parole attentionnée, un regard attentif, sont des petites forces qui parviennent jusqu'à travers moi et m'influencent, comme pour me réaligner. Cette fois, pas de casque en métal ni de poignard, mais une sorte de harnais avec un médaillon accroché. Une écharpe est tenue entre ses griffes. Le médaillon m'a toujours inspiré être un signe de bienveillance, après tout, c'est souvent ce que les gens portent au cou quand ils tiennent à quelqu'un. L'écharpe, c'est un symbole bien sûr assez évident, un signe de réconfort et de chaleur, une arme contre le froid et la désolation. Le pouvoir de ce faucon de lumière est comme un phare dans la nuit, sa présence inespérée me réaligne et me remet sur la bonne voie, comme le fer aiguise le fer.

Je remets très souvent ma manière de penser en question, faire le tri entre ce qui est vraiment de moi ou ce qui appartient à d'autres. Il y en a toute une partie qui est bonne à jeter et une autre qui peut perdurer si elle est en accord avec mon moi profond. Je considère que la majorité des choses qui nous ont été inculquées depuis l'enfance sont questionnables, et plus de la moitié à jeter. Souvent, je me dis qu'il y a tout à revoir. J'ai du mal à accepter qu'on m'ait fourré dans le crâne autant de bêtises et qu'on m'ait tant éloignée de ma voie. Je passerais peut-être toute ma vie à tenter de me réaligner et à me battre contre les éléments de mon environnement. Je rêve du jour où je vivrais enfin en paix et alignée avec moi-même. Les croyances limitantes ancrées telle une vieille colonne (à droite de l'œuvre) et tous les comportements auto-destructeurs inconscients ne peuvent être brisés et broyés que par une force enflammée intérieure, le grand dragon. C'est la lueur d'espoir de mon œuvre, un petit bout de la résolution ou un tout cas, le symbole d'un possible changement en cours.

Les drapeaux sont simplement un indicateur de l'importance du thème abordé, même s'il est forcémment très orienté par mes propres émotions, mais surtout de l'urgence que je ressens. Dans les jeux vidéos, c'est aussi très souvent un indicateur du type d'endroit où l'on se trouve et qui recèle quelque chose de particulier ou de précieux. Mais c'est aussi et surtout un symbole de révolution, de cette révolution que j'aurai rêvé de mener à travers le monde et les gens et qui reste finalement au stade d'un combat intérieur.

Les éclairs renforcent la tension de la scène principale et posent le contexte. Ils sont souvent un symbole de transformation et la tempête renvoie l'idée d'une condition intérieure tourmentée. Une météo agitée accentue l'immersion et l'implication de celui qui se trouve pris à l'intérieur. Elle résonne avec la puissance du dragon. Les nuages sombres élargissent la tragédie de l'œuvre.

Une image de l'œuvre avec les lignes directrices tracées pour illustrer comment s'articule le regard du spectateur.

Sur ce schéma, on voit bien les lignes directrices qui composent l'œuvre. En partant des plus foncées, qui ont pour rôle de fermer et de recentrer le regard vers la scène principale, aux intermédiaires qui élancent le regard et ajoute la dynamique, et enfin à la plus claire, qui illustre les trois regards croisés à équidistance. On remarque plus facilement l'alignement de certains éléments, par exemple la droite qui relie les épaules inclinées de la jeune femme, la fissure de la colonne brisée et la position recourbée du faucon guerrier. Il y a aussi une majorité de parallèles comme on peut le voir, par exemple, avec la droite qui suit la ligne du crâne du dragon et celles suivant les courbes de son corps mais qu'on aperçoit aussi dans d'autres inclinaisons selon les mouvements du corps. Les deux éclairs redirigent le regard du spectateur vers le centre, de même que la verticalité des colonnes ou que l'arrondi formé par les drapeaux. Cet effet est concentré principalement dans les lignes formées par la gueule grande ouverte du dragon, qui nous orientent plutôt vers le côté droit de l'œuvre et donc de ce que veut raconter la scène. Elles accentuent, par la même occasion, l'impression de cri silencieux, grâce aussi aux lignes des éléments autour de lui, comme la patte, qui est positionnée de sorte à ce qu'elle dégage une impression de défaite et d'impuissance, mais qui permet aussi de propulser le regard du centre de la gueule vers l'extérieur, ce qui donne une dynamique de puissance complètement invisible à l'œil nu mais qui est inconsciemment assimilée par le spectateur.